J'ai testé pour vous...l'écriture inclusive

Point milieu

 

C'est la polémique du moment : suspectées d’être phallocrates, l'orthographe et la grammaire françaises feraient disparaitre du discours le genre féminin.

En réaction, depuis quelques années, d'éminentes linguistes ont mis au point la désormais célèbre « écriture inclusive » qui sème la discorde dans les médias et sur les réseaux sociaux. A tel point que l'Académie Française a cru bon de sortir de l'habituelle léthargie qui la caractérise pour pondre un communiqué où il est question, excusez du peu, de « péril mortel » pour notre belle langue.

 

Devant un tel déchainement des passions, en honorable verbicruciste que je suis, j'ai décidé de me pencher sur la question, et de tenter de mettre en pratique l'écriture inclusive !


L'écriture inclusive, quésaco ?

Rendons à César ce qui appartient à César : l’écriture inclusive doit beaucoup à des travaux sérieux de linguistes telles que Louise-Laurence Larivière, Anne-Marie Houdebine et Eliane Viennot, qui toutes déplorent qu'en matière d'accord du participe passé et de l’adjectif, le masculin l'emporte sur le féminin.

Déjà en 2015, le Haut Conseil à l’Egalité entre les Femmes et les Hommes, instance consultative créée en 2013, avait publié en 2015 un « Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe ». La féminisation des noms de métiers et de fonctions y figurait déjà en bonne place, et pour ce qui concerne l’accord du participe passé, l’ouvrage se prononçait en faveur du retour de la règle de proximité, dont nous reparlerons plus loin.

Aujourd’hui en 2017, l’écriture inclusive dispose d’un manuel, édité par l’agence de communication Mots-Clés. L’ouvrage, publié en mai 2017, détaille trois axes dans l'écriture inclusive :


  • Accorder en genre (« féminiser ») les noms de fonctions, grades, métiers et titres ;
  • Ne plus utiliser la forme « Homme » pour désigner le genre humain. Ainsi les droits de l’Homme deviendraient plutôt les droits humains ;
  • User en même temps du genre masculin et du genre féminin, par plusieurs moyens : emploi concomitant des deux formes, recours aux formules épicènes, utilisation du point milieu.


Si les deux premiers points sont louables voire souhaitables (sauf pour les plus réactionnaires), le dernier point ne coule pas de source…Il a d'ailleurs provoqué une invraisemblable levée de boucliers en France : l'Académie Française, le philosophe Raphaël Enthoven, le ministre de l’Education Nationale Jean-Michel Blanquer, le Front National et bien d’autres encore n’ont pas hésité à verser dans la réaction outrée. Le Premier Ministre Edouard Philippe a fini par interdire à ses ministres d'utiliser l'écriture inclusive dans les textes officiels. Il ne manque plus que le point Godwin. Mais peut-être a-t-il été atteint ? Le temps me manque pour faire ce type de vaine recherche sur Internet…

 

Comment on fait pour écrire inclusivement ?

Une fois admise et comprise la pratique des formules épicènes et du double emploi (le « celles et ceux » cher à Macron, président inclusif avant l'heure ?), il faut trouver sur le clavier le fameux point milieu, également appelé point médian.

Et bien, figurez-vous qu'il n'existe pas ! Ou plutôt il devrait bientôt exister : l'AFNOR, cette auguste institution chargée de normaliser nos procédés et techniques, nous prépare un clavier AZERTY disposant d’une touche pour le point milieu.

En attendant, j'en suis réduit à utiliser un tour de passepasse informatique, c’est-à-dire une séquence de touches qui imprimera à l'écran le point milieu : Alt + 0183. Sur Mac, il vous faudra taper la séquence Alt + Maj + F.

Ensuite, pour appliquer les règles de l’écriture inclusive, il faut aussi se munir du fameux manuel de l’agence Mots-Clés, parce que ça ne vient pas tout seul, il faut de l’entrainement…


Place à la pratique

Virtuellement armé de mon point milieu, je me décide à un premier exercice en prenant l’exemple d’un langage professionnel et technique : comme petite mise en bouche, je jette mon dévolu sur le Code civil, dont la première rédaction date de 1804. En souvenir de mes cours de droit, je pioche parmi les articles les plus célèbres, qui codifient la responsabilité individuelle. Les modifications « inclusives » sont indiquées en rouge :


Article 1240
Tout fait quelconque de l'homme ou de la femme, qui cause à autrui un dommage, oblige celui·elle par la faute duquel ou de laquelle il est arrivé à le réparer.

Au passage, quelqu’un·e sait-il·elle ce que devient « autrui », outrageusement masculin, en écriture inclusive ?

Article 1241
Chacun·e est responsable du dommage qu'il·elle a causé non seulement par son fait, mais encore par sa négligence ou par son imprudence.

Article 1245
En ce qui concerne les instituteur·rice·s, les fautes, imprudences ou négligences invoquées contre eux·elles comme ayant causé le fait dommageable, devront être prouvées, conformément au droit commun, par le demandeur·esse, à l'instance.


Sur le tout dernier cas, j’improvise : en matière juridique, le féminin de demandeur est bien demanderesse, et non pas demandeuse (qui existe aussi, au demeurant). Mais doit-on écrire ·esse ou ·resse ? Nulle information à ce sujet dans le manuel d’écriture inclusive, qui semble avoir oublié ce cas de figure.

Honnêtement l’essai n’est guère concluant, pas sûr que la Cour de Cassation y retrouve ses petits. La réécriture du Code civil attendra…et le Premier Ministre a sans doute eu raison d'interdire l'écriture inclusive dans les textes publiés au Journal Officiel.

 

Passons à la vitesse supérieure et convoquons pour la suite de notre démonstration Georges Brassens. Là encore, par le plus complet des hasards, je choisis Le temps ne fait rien à l'affaire, qui date de 1961 :

 

Quand il·elle·s sont tout neuf·ve·s,
Qu'il·elle·s sortent de l'œuf,
Du cocon,
Tou·te·s les jeunes morveux·euse·s
Prennent les vieux·vieilles mecs·nanas
Pour des con·ne·s.
Quand il·elle·s sont d'venu·e·s
Des têtes chenues,
Des grison·ne·s,
Tous les vieux fourneaux
Prennent les jeunot·te·s
Pour des con·ne·s.
Moi, qui balance entre deux âges,
J' leur adresse à tous un message :


Le temps ne fait rien à l'affaire,
Quand on est con·ne, on est con·ne.
Qu'on ait vingt ans, qu'on soit grand-parent,
Quand on est con·ne, on est con·ne.
Entre vous, plus de controverses,
Con·ne·s caduc·que·s ou con·ne·s débutant·e·s,
Petits con·ne·s d' la dernière averse,
Vieux·vieilles con·ne·s des neiges d'antan.


Vous, les con·ne·s naissant·e·s,
Les con·ne·s innocent·e·s,
Les jeunes con·ne·s
Qui, n' le niez pas,
Prenez les parents
Pour des cons,
Vous, les con·ne·s âgé·e·s,
Les con·ne·s usagé·e·s,
Les vieux·vieilles con·ne·s
Qui, confessez-le,
Prenez les p'tit·e·s bleu·e·s
Pour des con·ne·s,
Méditez l'impartial message
D'un qui balance entre deux âges :


{au refrain}

 

Verdict : moi mon colon, cell’ que j'préfère, c'est la version de 1961 ! En 2017, il faut reconnaitre que ça pique un peu les yeux !

 

Conclusion

Bon, techniquement parlant, pour ce qui est de l'écriture inclusive, je crois que je vais m'exclure moi-même du mouvement : certes les règles peuvent s'apprendre mais sans l'aide d'un correcteur automatique sur traitement de texte, cette écriture restera malaisée, et pour tout dire impraticable, tant elle ressemble plus à du codage informatique qu’à tout autre chose.

Il ne faut pas non plus être sorti de Normale Sup pour constater que cette nouvelle écriture est manifestement illisible, et l'exemple emprunté à Brassens en est la preuve. Pour sortir de cet écueil, on pourrait être tenté d’adopter des manœuvres d'évitement dans le choix des mots, amenant probablement un appauvrissement de la langue. Sur ce point les détracteurs ont sans doute raison.

 

Je ne vois donc guère d'avenir à cette forme d'écriture et à son point milieu. Pour autant, je ne crois pas qu'il faille jeter le bébé avec l'eau du bain : (ré)inclure le genre féminin dans le langage avec la féminisation des noms de fonctions et de métiers me parait une bonne chose : de la même manière que la châtelaine ou la souveraine, l'écrivaine a droit de cité. Et tant pis pour les académicien·ne·s et les auteur·rice·s réactionnaires !

 

Enfin, avec un possible retour à la règle de proximité associée à la féminisation des noms, plus besoin d'écriture inclusive ! Cette règle de proximité, en usage en latin et en ancien français, revient à accorder adjectifs et participes passés avec le genre du nom le plus proche dans la phrase.

 

Mais pour cela encore faudrait-il que l'Académie accepte de sortir de son non-interventionnisme assumé qui pour le coup représente un péril mortel pour la stabilité de notre langue, car désormais tout le monde se sent légitime pour en fixer les usages... 





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Commentaire de Martine Cartier |

le temps ne fait rien à l'affaire
ni le temps ni la grammaire... Bravo pour votre article